Concours d’écriture du 10e anniversaire – 1er prix

Félicitations à Mme Marie-Ève Ledoux. Elle a remporté le 1er prix de notre concours d’écriture pour le 10e anniversaire du Carrefour des Arts.

LE FIL DES ANS

Adrien, c’était un vieux conteur, un vrai, d’une race rongée par les labeurs et par le soleil frais des petites heures. Autour du feu, il nourrissait des yeux avides de mots et de mimiques typiques de chez eux, par ses iris noirs qui perlaient dans la pénombre et ses rides du coin de l’oeil qui naissaient sous sa calotte. Ça ne prenait qu’une étincelle de pipe en lueur éphémère sur son visage pour que ses récits, si particuliers soient-ils, prennent vie le temps d’un passage.

Ce soir-là, ça faisait dix ans déjà qu’il avait quitté son village, qu’il avait un nouvel amarrage, qu’il entretenait les commérages à son sujet avec ses histoires volages. Paisiblement, il se souvenait, montrait une nostalgie qu’il avait en retrait, à regarder s’effeuiller les jours loin de son temps, de son rang, de sa rivière qui pourtant gardait ses mille reflets d’argent. Il s’ennuyait de sa voisine Amandine, cette dame aux mains usées par maintes corvées qui, hiver comme été, était vaillante comme pas deux, de même qu’entêtée pour ses projets de filages minutieux. Les temps pluvieux de novembre étaient idéaux pour tisser rangée après rangée, jouer avec les pédales en suite stricte tout en racontant des histoires aux jeunes qui soupiraient trop et embuaient les vitres en attendant la neige.

Une fois, cette dernière a cogné à la porte plus tôt que prévu : elle s’était mise à virevolter dans l’air avec les parcelles d’automne qu’il restait, devint l’objet des contemplations prématurées des promenades crépusculaires. Elle tomba, mais pas qu’un peu… Le ciel au complet migrait vers le sol, l’encombrant d’une marée de froidure sculptée par des vents durs. N’ayant pas l’air de vouloir se calmer, l’hiver peignit la neige par la fenêtre pendant des jours, des semaines, des ans languissants sous les bordées sereines. Amandine profita du temps handicapant pour poursuivre sa besogne, se consacrant à la fabrication d’une catalogne d’exception. Elle disait à son voisin: « Tu verras Adrien, l’hiver se rendra avant que je finisse cette couverture-là. ». Mais sur ce coup-là, il était tenace, l’hiver, et a duré toute une secousse. Sa couverture ayant suffisamment grandi, la pauvre femme voyait bien que les flocons n’avaient pas fini, alors elle étira son ouvrage à une limite indéfinie; elle cesserait quand le printemps se montrerait.

Cela dura dix ans. Dix ans à confectionner, assise chaque jour au métier, à tisser et ratisser l’extérieur des yeux, à prier les cieux de cesser de s’effriter. Déjà la neige cachait les demeures, cloîtrées presque sans lueur sous l’épaisse couche de blancheur, déjà la catalogne prenait de l’ampleur sans bon sens, s’accumulait au sol jusqu’au ras de son banc. Le poêle à bois chauffait tout près et les chiens allaient se reposer dans les plis du tissu qui se formait. La couverture prit des proportions si démesurées au bout de la dixième année, que la tisserande dû en étendre une partie par la porte d’entrée. C’est une fois sur la galerie enneigée qu’elle vit que son travail, qui gardait entre ses mailles la chaleur des années passées, était assez chaud qu’il faisait fondre la neige à ses pieds à une vitesse impressionnante.

En arrivant chez sa voisine pour leur café du dimanche, Adrien n’en revenait pas. Ils en discutèrent jusqu’au fond de leurs tasses et sans plus tarder, tous les deux tirèrent la catalogne par les rues délaissées, par les devantures oubliées et ôtèrent ainsi une grande partie des nuages tombés. Quand l’hiver a vu ça aller, il a ravalé la fierté de son règne et s’est contenté d’une légère neigeote de repentir pour les années à venir.

Au fil de son histoire, les yeux d’Adrien se chargeaient de constellations et pourtant, le feu du soir éclairait encore des mines sceptiques dans le noir. C’est avec des images qui lui pendaient encore des lèvres qu’il leur dit que « chez nous, on n’est pas des menteurs, c’est juste que ce qu’on vit, c’est un peu dur à croire ».

Marie-Ève Ledoux

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